Tout le monde connaît l’hypnose aujourd’hui, sinon par son nom, grâce à la notoriété que cette discipline a acquise grâce à des programmes télévisés et à des figures emblématiques, comme Messmer. Mais saviez-vous qu’il n’y a qu’un seul hypnotiseur en France ? Giorda pratique ses talents depuis quelques années dans un monde entièrement masculin. Par son hypnose bienveillante, il veut sensibiliser les gens au pouvoir des mots, de la suggestion dans l’esprit humain.
Comment est né le personnage de Giorda, l’hypnotiseur, vous qui étiez actrice à l’origine ?
Giorda, c’est simplement mon nom de famille. J’y tenais, et je n’en ai pas cherché d’autre. Le déclic pour l’hypnose : une rencontre, celle de Léo Brière, figure du mentalisme en France. Lors de son spectacle, il glisse vingt minutes d’hypnose. Même si j’avais déjà expérimenté l’auto-hypnose, je n’avais jamais vu ça sur scène. Il faut du lâcher-prise, se remettre dans les mains d’un inconnu, ce n’est pas évident. Mais avec Léo, je me suis lancée, et j’ai été hypnotisée devant tout le monde. Je suis revenue à moi sur scène, avec la tête pleine de questions. J’ai aussitôt eu envie de passer de l’autre côté, de faire vivre ça au public, de partager cette sensation singulière. J’ai parlé à Léo de mon envie de développer une hypnose bienveillante, sans moquerie, pour que chacun prenne conscience de ses ressources cachées. Il m’a alors proposé : « Si tu veux, je t’entraîne, et on voit ce que ça donne. Ce serait un vrai défi, car en France, il n’y a encore aucune femme seule sur scène en hypnose. »
Voilà comment tout a commencé. J’ai dévoré des livres, assisté à des conférences, improvisé des séances « formation Hyp » avec mes proches. Après de multiples essais, j’ai finalement réussi à hypnotiser mon premier sujet. Cette première fois, c’est un mélange de peur, de fascination et d’émotion brute. Je me suis surprise à me dire : « J’ai un super pouvoir ! » Ce qui me frappe toujours : aucune expérience ne ressemble à une autre. Chaque spectateur réagit différemment, certains sont sensibles à la voix, d’autres au regard. Mais tout repose sur la confiance mutuelle. L’hypnose requiert de l’entraînement, de la rigueur, de l’éthique. Plus je pratique, plus je repère les signes, j’analyse les comportements. Il faut observer vite, s’ajuster sans cesse. Ma première sur scène date du 26 novembre 2018. Depuis, mon aventure continue.
Sur l’affiche, il est écrit que vous êtes « le premier hypnotiseur de France ». C’est véridique ? Pourquoi êtes-vous seule ?
Petit détail amusant : tapez « hypnotiseur » sur Internet, et Google vous redirige illico vers « hypnotiseur ». Étonnant, non ? À ce jour, il y a bien quelques femmes sur scène, mais toujours en duo ou en groupe. Seule, je suis la seule. Je parle ici d’hypnose de spectacle, pas de l’hypnothérapie, où les femmes sont présentes, bien sûr.
L’hypnose intrigue encore, même si elle existe depuis des siècles. L’inconnu fait souvent reculer. Sur scène, il faut tout de suite installer un climat : montrer que je suis là pour et avec le public, gagner leur confiance. Un homme sur scène rassure d’emblée, peut-être par sa stature physique. Il faut parfois accompagner doucement un spectateur jusqu’au sol. Mais je le fais aussi, sans souci. Il faut du courage, car l’hypnose peut déclencher des réactions émotionnelles fortes. Il faut les anticiper, les accompagner. Sur scène, on ne sait jamais ce que réserve le public : il arrive que surgissent des moments improbables, bouleversants, qu’il faut accueillir seul, sans assistant. Je dois veiller à ce que chaque participant reparte avec un souvenir positif, heureux d’avoir tenté l’expérience.
En quoi l’hypnose pratiquée par une femme diffère-t-elle de celle d’un homme ?
J’aime les gens, j’ai besoin de contact pour ressentir leur énergie. Peut-être qu’en tant qu’homme, ce serait plus difficile d’établir cette proximité. Ce lien me permet de rassurer, de me connecter, de créer un vrai partage. Il y a là quelque chose de précieux. La scène, je la connais aussi en tant qu’actrice. Je sais jouer avec ma voix, improviser, rebondir. Au début, j’incarne Giorda l’hypnotisante, autoritaire sans jamais être dure. Puis, une fois lancée, je deviens complice du public : je ris avec eux, jamais à leurs dépens, et je me laisse surprendre par ce qu’ils me donnent.
Mon objectif par l’hypnose de spectacle : montrer que l’hypnose existe, qu’elle fonctionne, qu’elle permet de se dépasser, de révéler des ressources oubliées. Si l’on peut faire croire à des inconnus qu’ils volent ou parlent une langue inventée, alors on peut aussi s’en servir pour des choses profondes, utiles au quotidien. J’essaie de sensibiliser au pouvoir des mots, à leur impact sur l’esprit, et de démontrer que l’hypnose de scène et l’hypnothérapie partagent un but : aider, faire du bien. Ces deux univers peuvent se compléter. Tout le monde peut vivre cette expérience, il suffit de se laisser porter.
Quand la confiance s’installe, le public lâche prise plus facilement, peut-être davantage face à une femme. Je peux me permettre plus de fantaisie, de jeu, d’improvisation. Après le spectacle, j’aime discuter avec les spectateurs, comprendre ce qu’ils ont ressenti. Certains prolongent ce moment de confiance, comme une parenthèse qu’ils voudraient étirer. J’ai le sentiment qu’une femme inspire parfois une confiance différente, plus intime.
Craignez-vous d’être réduite à l’étiquette « première femme hypnotiseuse de France », plutôt qu’à votre talent ?
L’essentiel, c’est d’être là. Que le public vienne parce que je suis la première, ou parce que je suis une femme, peu importe. Ce qui compte, c’est offrir un moment singulier, que chacun reparte le sourire aux lèvres. Le reste, c’est du décor. À Paris, il faut savoir tirer son épingle du jeu, dans une ville où la diversité culturelle foisonne et où se démarquer reste un défi. Certes, la communication attire les curieux, mais ce qui les fait rester, c’est l’expérience vécue, la sincérité du spectacle.
Et avec les autres hypnotiseurs, comment ça se passe ? La place d’une femme dans cet univers masculin, est-ce compliqué ?
Pas du tout, c’est même l’inverse ! Beaucoup d’hypnotiseurs m’ont contactée, intrigués, curieux d’échanger sur la discipline, de discuter de son évolution. Plusieurs sont venus assister à mes spectacles. C’est toujours enrichissant de croiser des collègues, de partager nos visions. Femme ou homme, au final, ça n’a pas d’importance. Je suis la seule aujourd’hui, alors oui, il faut parfois prouver plus, démontrer qu’on a sa place, mais c’est le métier qui parle.
Dans les spectacles de magie, on attend souvent des femmes qu’elles soient plus applaudies pour leur apparence que leur talent, comme les assistantes des magiciens. Quelle est votre opinion à ce sujet ? Sur scène, cherchez-vous à faire bouger les lignes ?
Les mentalités évoluent, petit à petit. Je suis sur scène, l’hypnose au féminin se fait une place, c’est déjà un changement. Les stéréotypes ont la vie dure, surtout dans l’imaginaire collectif. Un magicien avec une assistante, c’est ancré dans les têtes. L’inverse paraît incongru. Pourtant, il faut rappeler que si l’hypnose est parfois rangée dans la catégorie magie ou mentalisme, c’est un univers à part : l’hypnose n’a rien de magique, sauf peut-être dans le cœur de ceux qui la vivent. Tout repose sur un savoir-faire concret, pas sur l’illusion ou la manipulation.
Magie, mentalisme, hypnose : ces domaines restent largement masculins. Peut-être parce que peu de femmes s’y aventurent, ou parce qu’elles n’envisagent même pas d’y entrer. Si je n’avais pas croisé Léo, je ne serais probablement pas là aujourd’hui. L’hypnose m’a toujours fascinée, mais je n’avais jamais pensé la pratiquer sur scène. Aujourd’hui, j’ai envie de la rendre accessible, de dédramatiser, de permettre au public de s’ouvrir à ses possibilités. Je suis fière d’être une femme, et convaincue que mon parcours sera singulier, non pas meilleur, mais différent, tout simplement.
À partir du 5 mars, retrouvez GIORDA tous les jeudis à l’Apollo Theater. Une occasion rare de vivre « Giorda vous hypnotise » : un spectacle où l’expérience humaine prend le dessus, tout en douceur et avec bienveillance.
Visuel : Laetitia Giorda

